le Fili

Les Gaumais, quand on les connaît un peu mieux, sont volontiers diserts en choses de sexe.
Le Fili, notre voisin, alors septuagénaire encore bien vert, me confiait un jour, en voyant son coq poursuivre une poule sur un tas de fumier :
Mu rêve, ç'aro'té du pouvwar lu fâr ostan d'co qu'in coq éd'resteye ossi longta qu'in pouché !1
Ce même Fili, d'après ses propres dires évidemment, toujours sujets à caution, aurait eu une jeunesse assez mouvementée et aurait connu énormément d'aventures galantes. Il courtisait une jolie fille habitant au Moulin, la Nina Folmer.  Mais un beau jour, quel drame affreux ! Les parents de sa dulcinée décident de tenter fortune "aux Amériques".  Le Fili veut aussi partir Outre-Atlantique pour y suivre sa belle.  Mais hélas, où trouver l'argent pour un tel voyage ?  Une seule solution :  Paris où il est si facile d'en gagner.  Dès lors, le Fili se rend dans la ville lumière et y travaille quelques mois comme garçon de café.

Un jour, il reçoit une lettre de son amie lui annonçant que tout n'est pas rose en Amérique et que la fortune attendue tarde à se concrétiser; bref, la famille Folmer rentre au pays gaumais.  Mais ils n'ont pas assez d'argent pour se payer le prix du retour et Nina demande à son amoureux de lui procurer le viatique indispensable pour le voyage.  Le Fili, complètement dégoûté par la tournure des événements, laisse tout tomber, et sa dulcinée, et Paris, et les Amériques et dépense en une seule nuit toutes ses économies.
Le lendemain, il rentre aux Bulles.  Cette escapade amoureuse n'était évidemment pas du goût de son père qui n'appréciait guère cette fugue.  Quand il revint au pays, il n'osa pas remettre les pieds à la maison, craignant à juste titre le courroux paternel et s'en alla loger chez son oncle, le Lestin, à Termes.  Un jour, qu'il traversait le bois du Lua, entre Les Bulles et Termes, avec une charrette à chiens, il croise justement son père, lequel n'a que cette parole :
Wai ! An n'sém' plâ da la capitale, eh, paran !2
Cela suffit pour raccorder tout le monde et le Fili rentra enfin au bercail, guéri de son amour impossible pour la Nina.

Le Fili, quand il allait "voir" la Nina, avait certains problèmes techniques à résoudre, car elle dormait avec sa petite sour; mais notre ingénieux Casanova parvenait à grimper jusqu'à sa chambre grâce à une échelle.  De retour d'une de ces escapades, il confie à un ami :
Dju l'a astikeye !3
D'ailleurs, s'étant marié avec l'Anne-Marie, il était toujours aussi "ardent au déduit", comme disait Ronsard. Évoquant ses jeunes années de mariage, il nous confiait un jour :
Quand djèto djône marié et qu'u ju trouvô l'Anne-Marie da l'escayi, i fallo qu'elle y passidj.  Et si dju la trouvô da l'ètôle, i fallo co qu'elle y passidj.4

Anne-Marie était une femme très bigote. Tous les jours, elle avait la visite de Marceline, toute aussi bigote qu'elle.  Le Fili qui était loin d'être un rat de bénitier, dès qu'il voyait arriver la Marceline, s'éclipsait en douce.  En fait le seul souci de nos deux bigotes était uniquement des problèmes d'horaires d'offices, la liturgie et la théologie les dépassant de beaucoup.  Malgré cette attention qu'elle accordait aux heures des offices religieux, l'Anne-Marie était très souvent en retard à la messe.  Voici les raisons données par son mari pour justifier cet impair :
Elle avo eun culotte douvrè et i fallo qu'u les oreilles du bourrique passindj' ostan padrî qu'u pad'vant" 5

Le Fili avait trouvé une solution au problème de chauffage durant les froides nuits d'hiver. Il couchait, disait-il, - à prendre tous ses dires cum grano salis - dans le même caleçon que l'Anne-Marie.

La Rosine, fille du Fili, alors qu'elle était encore fillette, voit sa mère casser une assiette en faisant la vaisselle. Sa mère lui demande de n'en souffler mot au père quand celui-ci rentrera des champs.  Aussi, quand le Fili rentre le soir à la maison, la petite Rosine se précipite vers lui et lui annonce fièrement :
M'man nè pon kassé d'assiett', aneu, p'pâ !6

Anne-Marie, sur la cinquantaine, croit être en position.  Aussi, se rend-elle chez le docteur, à Jamoigne, pour en avoir le coeur net.  À la façon dont elle redescend la côte du p'tit pont, chemin très visible de la maison du Fili, en baissant la tête, le doute n'est plus permis, le Fili allait encore une fois être père.  Et c'est ainsi qu'est arrivé Gaston.
Ce Gaston, dernier venu, était très gâté par sa mère.  Il avait un renard apprivoisé que son père lui avait ramené du bois, petit renardeau.  Anne-Marie devait chaque matin réveiller Gaston avec le renard afin de le décider à se lever.  Un jour, le Fili a commis l'imprudence de prendre le renard avec lui alors qu'il allait travailler dans un champ, à l'orée de la forêt.  L'animal, sentant l'odeur de sa forêt natale toute proche, a quitté alors définitivement ses maîtres au grand désespoir de Gaston.
Ce même Gaston décide un jour de faire du parachutisme. Il prend le parapluie maternel, l'ouvre tout grand et s'élance de la fenêtre de la chambre à coucher.
Évidemment, l'atterrissage, un étage plus bas, fut quelque peu brutal et notre Icare s'en tira avec une jambe cassée.

Fili, alors qu'il était déjà septuagénaire, était assis sur son banc, regardant sa voisine occupée à jardiner. Cette dernière, penchée vers le sol, exhibait à la vue de notre sémillant Gaumais ses cuisses bien dodues.  Notre vert gaillard, avec une pointe de nostalgie dans la voix, de s'exclamer :
Ah, si d'javo vingt ans du moins !7

Sur ses vieux jours, il s'était fait installer un WC à chasse.  Commentant à un voisin cette nouveauté, il eut cette réflexion, pleine de bon sens :
Qué tas d'iyo pou eun' pitit' crotte !8

Le Fili se plaisait à dire qu'il ne se lavait les pieds qu'une fois l'an; ce qui était d'ailleurs le cas de nombre de ses concitoyens.  En effet, il possédait un pré de l'autre côté de la Semois et tous les étés, il devait traverser la rivière à gué pour y aller faire la fenaison.  Il en profitait alors pour accomplir ce grand nettoyage annuel et qui ne lui coûtait guère; se laver les pieds dans la bonne eau de la Semois non encore polluée à cette époque.

1. Mon rêve, c'était de pouvoir le faire aussi souvent qu'un coq et de rester aussi longtemps qu'un cochon.
2. Tiens ! On ne s'est pas plu dans la capitale, eh, parent !
3. Je l'ai asticotée.
4. Quand j'étais jeune marié et que je trouvais l'Anne-Marie dans l'escalier, il fallait qu'elle y passe.  Et si je la trouvais dans l'étable, il fallait encore qu'elle y passe.
5. Elle avait une culotte ouverte et il fallait que les oreilles de bourrique passent autant par derrière que par devant.
6. Maman n'a pas cassé d'assiette aujourd'hui, Papa !
7. Ah, si j'avais vingt ans de moins !
8. Que d'eau pour une petite crotte !

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